Peindre, évidemment

Jean-Marc Brunet a fait ses choix. Peintre par nature, il explore le sens autant que les sens, obstinément, depuis 29 ans. Portrait en signes et en images d’un « ensenseur » qui se place, volontairement, hors champ.

A 17 ans, il a décidé d’être peintre. Et non de faire de la peinture. Etre peintre, c’est un art de penser, autant qu’une pensée d’un art. Aujourd’hui, il a 46 ans. Son CV d’expos, de publications, et de collaborations ne fait pas moins de 12 pages. En petit caractères. Et pour cause : tous les jours, Jean-Marc Brunet est dans son atelier, dès potron-minet. Toujours engagé dans le dialogue entamé avec son travail il y a 29 ans. Avec cette ténacité drue de l’artisan, héritée de ses parents. Il travaille, chaque jour, parce qu’il n’imagine tout simplement pas faire autre chose. Sa peinture, sa gravure, sa sculpture, c’est sa vie, à part égale avec sa femme et sa fille.

Ventilateurs
Est-il abstrait ? Contemporain ? Il sourit. Il est peintre, voilà. Tout est dit, ou, en tout cas, l’essentiel. L’œuvre de Jean-Marc Brunet ne comprend pas les frontières. Elle est abstraite, mais pas que. Elle est pensée, sans jamais s’abandonner aux facilités conceptuelles.
Mais surtout, elle puise. Dans la musique, le jazz entre autres, les musiques du monde, toutes les musiques franchisseuses – évidemment. Dans son atelier de peinture, derrière le vieux fauteuil de cuir usé, une installation hi-fi discrète mais qualitative. Ibrahim Maalouf, Miles Davis, Avishai Cohen, Fela Kuti, Charlie Mingus. Ils ventilent son travail, le bousculent, le paralysent parfois, avant de le pousser plus avant.

Fuir l’attente
La poésie, ensuite. Ensuite ? Va savoir. Car en fait, tout est poésie dans le travail de Jean-Marc Brunet. Ou, plus exactement, tout est poétique, au sens où le définissait Aristote dans l’ouvrage éponyme. Aristote pour qui le plaisir esthétique naissait avant tout des émotions que faisaient surgir l’œuvre, aussi baroques fussent-elles. « Il s’agit, non seulement d’imiter une action dans son ensemble, mais aussi des faits capables d’exciter la terreur et la pitié, et ces émotions naissent surtout et encore plus, lorsque les faits s’enchaînent contre notre attente » (Chapitre X, « Histoire et poésie »)
Contre notre attente : toute l’œuvre de Jean-Marc Brunet, et particulièrement son travail avec les poètes, est là résumé. Il pratique la peinture à contre-pied, la distance sensible comme art de construire. Il n’illustre pas les poètes avec lesquels il travaille : il les contrarie. Leur cherche des poux dans la tête. Et, par cela même, magnifie leur travail, sanctuarise leurs opiniâtretés, dévoile leur grandeur.

Et sens
C’est sans doute pour cela que les plus grands ont voulu travailler, et publier, avec lui. Jean Orizet, fondateur des Editions Cherche-Midi, Jean-Marc Natel, étonnant érudit et auteur de théâtre prestigieux, Michel Butor, qui vient de disparaitre, et enfin Bernard Noël, dont Aragon lui-même avait signalé l’importance. Bernard Noël, l’inventeur du concepteur de « Sensure », la privation de sens, de compréhension. Logique, au fond, que celui qui traque l’absence de sens de notre époque résolument moderne ait eu envie de croiser ses lignes avec les signes de Jean-Marc Brunet, l’ensenseur…

Une pensée sur “Peindre, évidemment

  • 2 septembre 2016 à 17 h 24 min
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    bravo et merci. Le sens et le sensible c’est ce que je vois et éprouve dans chaque regard que j’ai la chance de poser sur les oeuvres de Brunet.

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