Nada nostalgie

Tu sais quoi, Simone ? Tu m’emmerdes avec ta nostalgie. C’est une madeleine de Proust qui a dépassé sa DLC, la nostalgie. Je m’en fais la remarque chaque année, quand je vais voir les miens dans ma ville natale, Beauvais.
C’est une ville terriblement ordinaire, à 100 kilomètres au nord de Paname. Le centre-ville, entièrement détruit pendant la guerre – à l’exception de quelques vieilles pierres qui ont miraculeusement survécues aux bombes allemandes et alliées – est d’une moderne insignifiance. Rien ici ne peut créer l’attachement viscéral – hormis la cathédrale dont j’ai parlé ailleurs.
Je suis parti de cette ville il y a maintenant 28 ans. Au fil des visites, j’ai vu évoluer son centre-ville, au gré des aménagements menés par deux équipes différentes, chacune d’un bord politique différent, mais dotées de la même aphasie visionnaire. Pendant près de 40 ans, ces deux équipes ont donc œuvré d’arrache-pied à faire de ce centre-ville insignifiant et banal un centre ville insignifiant et banal mais ressemblant aux autres centre-ville insignifiants et banals : classique opération de formatage, dans la droite ligne du crétinisme municipal évoqué par Son Altesse Sérénissime Pierre Le Grand Desproges.
D’un centre-ville destiné à la nombreuse population ouvrière de la ville, ces deux équipes ont donc fait un centre commercial à ciel ouvert, où les bars ont quasi disparu. A côté de la cathédrale, le café du commerce de mon adolescence est devenu un bar à cocktail affublé d’un hôtel (…). Le bar de la poste est devenu une boutique de fringues au nom tristement parlant : « Tape à l’œil ». Le même cirque de noël que l’on voit dans toutes les villes (marché de noël-patinoire-jeux pour enfants) impose ses flonflons et sa bonne humeur circonstancielle. Seul, sur la grande place, le Lutétia, PMU définitivement prolo, est resté exactement le même, avec la même salle, la même déco, tout le toutim.
Et c’est là que j’en viens à ta foutu nostalgie, Momone. Celle-là me susurre à l’oreille ses fadaises, sur l’air de « c’était mieux avant ». Ben non, en fait. Parce que le formatage a aussi abouti, par exemple, à une belle remise à neuf de la place Jeanne Hachette, avec un gros nettoyage pour la statue de l’héroïne beauvaisienne, qui se révéle belle comme le jour. Parce que ce formatage a aussi fait entrer de l’air dans ce petit centre-ville engoncé au fond de sa cuvette.
Alors, évidemment, les prolos ont été priés d’aller faire leurs courses ailleurs. Evidemment, les architectes qui ont été sélectionnés pour réaliser ses aménagements ont fait preuve d’une totale absence d’audace – à moins qu’ils n’aient été sélectionnés précisément pour cela. Mais au final, Beauvais change, évolue. Certaines choses vont dans le mieux. D’autres sont plus inquiétantes pour l’avenir de la paix sociale. Mais c’est, fondamentalement, la nature de toute évolution : il y a des choses qui nous conviennent, d’autre pas. Il n’y a pas de verre à moitié vide ou à moitié plein : il y a un verre, point barre. Et la nostalgie, nada.