Le tapis volant de Monsieur le Comte

Count Basie OrchestraLe jazz supporte mal la médiocrité. Il a besoin de génie, de folie, pour s’envoler vraiment. Parmi toutes ses formes, le big band est probablement la plus exigeante. Rien de plus insupportable que ces formations parfois issues des conservatoires, aux musiciens rivetés sur la partition, incapables de la moindre incartade salvatrice, vissé au sol pour l’éternité par la plus abominable des malédictions : l’absence totale de groove.

Les deux plus grand big band du monde furent dirigés par des aristocrates du swing : l’un était rien de moins qu’un duc, l’autre était comte. Edward Ellington, William Basie, tels étaient le nom de naissance des pilotes de ces engins spéciaux.

Le disque dont au sujet duquel que je veux vous causer z’ici s’appelle « April in Paris ». Il a été enregistré en 1955 par Monsieur le Comte Basie, et son tapis volant. Car le big band de Monsieur le Comte est un tapis volant, façon Rolls Royce : ronronnement feutré quand le swing se prélasse, feu d’artifice félin quand le tempo s’échauffe. Fauteuil recouvert de cuir d’Alcantara, bois d’acajou aux fragrances délicates. Et sous le capot, un monstrueux amoncellement de pistons ne demandant qu’à se déchainer, à prendre les virages à la limite de la corde, sans pour autant sacrifier au confort des passagers. La puissance, la vraie, celle qui ne se voit pas, mais qui se ressent, au fond des tripes et de la libido.

Une somptueuse moquette de laine bouclée sur un tapis de lave en fusion.

Le talent de Count Basie, disciple de Fats Waller au piano, était dans le minimalisme. Emmenant ses solistes dans des « chases » (duel de soli) éblouissants, il enroulait autour d’eux les harmonies des cuivres, menées à un train d’enfer par une rythmique implacable, pilotant son tapis volant à coup de « Head arrangements » laissant toute sa place à la spontanéité et à la complicité. Dans les dix secondes qui suivent le démarrage du disque, l’effet est garanti. Les pieds commencent à battre la mesure, pouces et majeurs commencent à claquer, et surtout, surtout, les coins de votre bouche remontent vers vos oreilles fissa. Car le tapis volant de monsieur le Comte Basie est la plus formidable machine à rendre heureux qu’on ait jamais inventé. Et, à la fin du premier titre de ce disque fabuleux, vous direz, comme M. le Comte : « One more time » !

« April In Paris » Verve Records

Pour découvrir le Count Basie Orchestra, un extrait d’un concert à la BBC en 1965 :