Pas de théâtre africain au Festival d’Avignon

La 71e édition du Festival In d’Avignon vient de dévoiler son programme. Son directeur Olivier Py a annoncé une thématique tournée vers l’Afrique subsaharienne. Mais en y regardant de plus près, ce n’est pas vraiment ça. Explications. 

« Unwanted » de Dorothée Munyaneza, « Figninto l’œil troué » de Seydou Boro et Salia Sanou, « Les Basongye » de Kinshasa de Basokin ou encore « The Last King of Kakfontein » de Boyzie Cekwana… Le point commun de ces spectacles ? De la musique et beaucoup de danse. Bref, tout sauf du théâtre. Pourtant, au lendemain de la présentation du programme du In, la grande majorité des médias ont titré sur le fait qu’Avignon 2017 était porté sur l’Afrique. Allez sur le site officiel de l’évènement, et vous comprendrez alors les contours de cette supercherie. Ancien artiste associé du In en 2013 et directeur artistique du Festival Mantsina de Brazzaville, le comédien et metteur en scène Dieudonné Niangouna n’a pas tardé à réagir sur les réseaux sociaux. Selon lui, c’est tout simplement du déni : « Le Festival d’Avignon vient de donner sa lecture sur les créateurs issus de l’Afrique subsaharienne : zéro théâtre. C’est dire que la radicalité avec laquelle cette programmation le fait savoir est d’un déni total. Totalement flagrant. C’est à se poser des questions sur les mécanismes de lecture que certaines institutions peuvent encore avoir aujourd’hui sur la création théâtrale venue du continent africain et de sa diaspora ». Avignon, qui s’auto-proclame plus grand festival de théâtre d’Europe, serait-il lui aussi plongée dans ces satanées stratégies marketing qui laissent croire n’importe quoi au grand public ? Il semblerait bien que oui. Profondément liée à la l’oeuvre d’Aimé Césaire, la comédienne congolaise Zem-Zem Bizot, formée au Cours Florent, n’en est pas moins choquée : « Depuis l’esclavage, les Noirs dansent et chantent pour divertir les Blancs. Ne pas les mettre sur la scène théâtrale, ne pas reconnaître les auteurs africains… Qu’est-ce que ça envoie comme message ? Que la culture est réservée aux Blancs ? C’est de l’élitisme. Pour les Noirs, c’est du racisme ».

« Inviter un continent sans sa parole est inviter un mort »
Cette programmation pose en tout cas l’éternelle question sur la non présence des minorités sur les scènes françaises. On donne un espace à la danse et à la chanson tout en niant la place du théâtre. Dieudonné Niangouna renchérit : « Inviter un continent sans sa parole est inviter un mort. C’est une façon comme une autre de déclarer que l’Afrique ne parle pas, n’accouche pas d’une pensée théâtrale dans le grand rendez-vous du donner et du recevoir. Et insister en invitant cette Afrique sous cette forme muselée, c’est bien pire qu’une injure. Nous ne sommes pas que des corps. Où sont les dramaturges ? Où sont les acteurs ? Les parlants, où sont-ils ? Mais pourquoi nous inviter, alors ? Après nous avoir forcé d’apprendre la langue de Molière à la chicotte, on nous interdit en plus de ne pas la prononcer sur scène ? ». Il semble en effet que les amateurs occidentaux considèrent que la création africaine n’est faite que pour applaudir les parties génitales de la Vénus hottentote. Comme si l’Afrique était réduit à une exposition. Pour Jean-Louis Sagot-Duvauroux, philosophe et dramaturge français, « l’absence du théâtre d’autodérision, si fondamental par la façon dont il met les gens au dessus d’eux mêmes, est très significative. Pleurer sur la pauvre Afrique est accepté et de très bons spectacles y invitent. Rire de nos ridicules et de nos vices représentés par des Noirs est souvent vécu comme gênant ». Acteur de la vie artistique malienne et co-fondateur avec Alioune Ifra Ndiaye de BlonBa, une importante structure artistique et culturelle bamakoise, ce dernier dresse un constat amer : « L’autre élément qui me frappe depuis deux ou trois ans est l’extraordinaire disponibilité du public africain pour voir du théâtre ou de la danse, le public le plus populaire qui soit, très jeune. Nous avons monté à Bamako, avec Jean-Claude Fall, le Tête d’or de Claudel, aventure improbable qui a réuni à Bamako 1000 spectateurs enthousiastes. Durant les cinq semaines où le spectacle a été joué au théâtre de la Tempête (Cartoucherie de Vincennes), nous avions le public habituel des théâtres français, dont je suis : vieux Blancs de professions intellectuelles. Il y a là des leçons à tirer de ce qui se vit en Afrique autour du théâtre qui resteront très off ».

Racisme et hypocrisie
Un an plus tôt, il avait publié sur son blog un billet intitulé « Avignon, fabrique de la classe dominante ? » où il pointait du doigt le grand écart opéré par le Festival d’Avignon depuis son premier élan révolutionnaire à sa création en 1947. Le metteur en scène Olivier Py aime pourtant affirmer que « c’est au théâtre que nous préservons les forces vives du changement à l’échelle de l’individu ». Il devrait revoir sa copie. Mais ses représentants sont au gouvernement… « La France aura toujours peur du Noir instruit, insiste Zem-Zem Bizot. Pourquoi ? Parce que le Noir instruit créé la révolte dans les plantations. Et aujourd’hui le Noir instruit ressemblerait à un Malcom X en moins lisse qui rallierait surement les musulmans à sa cause. De quoi effrayer toute une communauté. Derrière ce choix de programmation, il y a toute une institution qui te dit qu’une personne de couleur ne peut pas et ne sait pas faire du théâtre. Une institution qui ne reconnait pas la culture africaine. Qui tout comme le magazine Gala insulte tout une ethnie. Certes plus subtilement, nous sommes chez les hommes de lettres tout de même, mais nous insulte quand même ». Avant d’éclaircir son analyse : « Il ne faut pas oublier que la plupart des gens ne remarque pas qu’à chaque fois qu’ils vont au théâtre ou au cinéma, il n’y a pas de Noirs. L’appellation spectacle vivant rassemble des spectacles mélangeant un petit peu tous les arts, ce qui permet de garder le théâtre à la suprématie blanche. Alors c’est certainement dû au pourcentage de Noirs en France. Mais parlons à l’échelle du globe. Pourquoi la culture africaine n’est pas reconnue ? Pourquoi les Noirs sont obligés de justifier qu’ils ont lu les grands ouvrages français ? Quand est-ce que le culte de la culture française va s’arrêter ? Ce que veut l’Afrique et les Africains, c’est de la reconnaissance. Les bobos gauchos sont aussi racistes que Le Pen, si ce n’est plus parce qu’ils sont hypocrites. Les Français doivent se remettre en question. C’est à l’image d’une France qui violente les Noirs ou les tabassent dans les écoles. C’est fou que les gens pensent qu’il n’y a pas de problèmes raciaux en France. Tout simplement parce que, dans son intelligence, la France réussit à imposer une supériorité raciale sans que les gens s’en rendent compte ».

La cour du déshonneur
Une fois de plus, il apparaît que le monde de « l’art » est pervers. Voire fétichiste. Signe que la pensée occidentale, que l’on pouvait croire un temps moderne et ouverte d’esprit, s’épuise. La France n’a vraisemblablement pas évolué. Pire, notre pays régresse. « Le Festival d’Avignon a annoncé son focus africain. C’est bien et les artistes retenus méritent amplement l’honneur qui leur est fait. Allez-les voir ! Cependant, enchâssées dans les pompes de la prestigieuse manifestation, ces quelques pépites ne rendent pas compte du bouillonnement qu’on voit en Afrique aujourd’hui, assure Jean-Louis Sagot-Duvauroux. Le théâtre est absent de cette programmation, le théâtre d’autodérision surtout, si important dans le relèvement de ce continent humilié devenu champion toute catégorie dans l’art de se placer au dessus de lui-même en riant de lui-même. Comme s’il était admis de pleurer sur les malheurs de l’Afrique, qui méritent la compassion autant que tout autres, mais déplacé de se moquer avec elle des vices qu’elle exorcise ainsi. Et puis, depuis quelques années, je vois au Mali, en Centrafrique, au Cameroun des spectacles de diffusion internationale attirer un public massif, jeune, populaire quand on prend la peine d’ouvrir ses conditions d’accès. Il y avait là une grande leçon à travailler, à retenir du théâtre africain, une leçon salutaire et urgente pour la vie théâtrale française dont la base sociale et générationelle devient préoccupante. Tout laisse craindre que transplantées dans les rites du in, les belles oeuvres retenues resteront globalement réservées aux propriétaires de la haute culture, pour des raisons qui ne tiennent pas à leur valeur intrinsèques, mais aux raisons évoquées dans mon texte écrit l’an dernier, publié depuis par les Cahiers Jean Vilar, et dont les interrogations me semblent être toujours d’actualité ». Pour celles et ceux qui suivent, sa compagnie BlonBa avait participé au Festival d’Avignon Off en 2009 et 2010. La troupe s’était délibérément installée sur un parc public, dans le quartier populaire de Saint-Chamand. Jean-Louis Sagot-Duvauroux se souvient : « Nos artistes, venus de Bamako et d’une autre lignée que celle de l’art occidental, n’étaient pas dressés à se considérer comme des ostensoirs de l’inspiration, ne considéraient pas leur travail comme une liturgie chamanique, ni n’exigeaient des représentations qu’elles se vivent en cérémonies religieuses supposant la connaissance du rite et la piété du dévot. On y avait le droit de tousser ». Les programmateurs n’avaient pas fait le déplacement. Trop loin de la cour d’honneur.